« Homosemiotikus : MythologiK à sa manière | Page d'accueil | Plongé dans "La Société de consommation" »

07.02.2008

L'abbé Pierre, Sainte Icône

5eac7b9ed8d69b7ead5542d7033a770b.jpgAlors que l'on commémorait hier la mort du fondateur d'Emmaus disparu il y a un an, voici l’occasion de rappeler simultanément à nos souvenirs la fine "Iconographie de l'abbé Pierre" à laquelle se livrait Roland Barthes dans ses Mythologies. Au coeur de notre recueillement, où s’imprime la figure émaciée de l’ecclésiastique à la voix tremblotante, relisons la prose du sémiologue... Sa divine plume croquait ainsi le portrait du Saint homme :
 
« Le mythe de l'abbé Pierre dispose d'un atout précieux : la tête de l'abbé. C'est une belle tête, qui présente clairement tous les signes de l'apostolat : le regard bon, la coupe franciscaine, la barbe missionnaire, tout cela complété par la canadienne du prêtre-ouvrier et la canne du pèlerin. Ainsi sont réunis les chiffres de la légende et ceux de la modernité.
(…)
La coupe de l'abbé Pierre, conçue visiblement pour atteindre un équilibre neutre entre le cheveu court (convention indispensable pour ne pas se faire remarquer) et le cheveu négligé (état propre à manifester le mépris des autres conventions) rejoint ainsi l'archétype capillaire de la sainteté : le saint est avant tout un être sans contexte formel ; l'idée de mode est antipathique à l'idée de sainteté."
(…)
Mais il faut bien constater que la barbe ecclésiastique a elle aussi sa petite mythologie. On n'est point barbu au hasard, parmi les prêtres ; la barbe y est surtout attribut missionnaire ou capucin, elle ne peut faire autrement que de signifier apostolat et pauvreté ; elle abstrait un peu son porteur du clergé séculier : les prêtres glabres sont censés plus temporels, les barbus plus évangéliques : l'horrible Frolo était rasé, le bon Père de Foucauld barbu ; derrière la barbe, on appartient un peu moins à son évêque, à la hiérarchie, à l'Église politique ; on semble plus libre, un peu franc-tireur, en un mot plus primitif, bénéficiant du prestige des premiers solitaires, disposant de la rude franchise des fondateurs du monachisme, dépositaires de l'esprit contre la lettre : porter la barbe, c'est explorer d'un même cœur la Zone, la Britonnie ou le Nyassaland. »
 
Et nous nous arrêterons sur cette dernière leçon de sémiologie proférée par l’auteur. Constatant l’effort d’apparence simple et neutre de l’abbé, Barthes résume en une phrase le sens de cette image et, dans le même temps, le sens de sa discipline :
 
"(…) où les choses se compliquent — à l'insu de l'abbé, il faut le souhaiter — c'est qu'ici comme ailleurs, la neutralité finit par fonctionner comme signe de la neutralité, et si l'on voulait vraiment passer inaperçu, tout serait à recommencer."
 

Trackbacks

Voici l'URL pour faire un trackback sur cette note : http://mythologik.hautetfort.com/trackback/1425538

Commentaires

Bonjour et merci de ce petit rappel, signalé sur mon blog. Une anecdote à propos de l'image de l'abbé Pierre (aP) : j'habite non loin du siège de sa fondation, dans le 20e arrondissement. Au-dessus de la porte d'entrée du siège, une photographie de l'aP en gros plan a été reproduite en grand. Il regarde vers la droite (notre droite, pas la sienne), légèrement en hauteur, et dans le prolongement de son regard, hors de la photo, se trouve non loin un réverbère fixé au mur. Cette photographie de la rue et de l'entrée du siège de la fondation, trouvée sur Flickr, n'en rend pas très bien compte mais elle permet de repérer la photo et, un peu plus loin sur le même mur, le réverbère en question :
http://www.flickr.com/photos/courambel/440276975/
J'ai trouvé très forte l'association - volontaire n'en doutons pas - de l'image de l'aP et de ce simple réverbère. De jour, alors que le réverbère est éteint, l'aP semble attendre qu'il s'allume ; il est comme tendu vers ce symbole d'espoir. Je ne suis pas passé par là de nuit mais je pense que ça également très bien fonctionner, voire mieux car nous ne pouvons, nous aussi, qu'être attirés par la lumière.

Ecrit par : Erwan | 07.02.2008

Aurais-je publié un commentaire de trop ? ;-)
Bon j'en profite pour vous soumettre une autre photo de Courambel, qui montre mieux ce dont je parlais :
http://www.flickr.com/photos/courambel/440280203/in/photostream/

Ecrit par : Erwan | 07.02.2008

Ecrire un commentaire